Opinion

Une ménagerie bien matée

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Jean-Claude Rochefort
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 juin 2004

Mots clés :

L'Arche de Noé: une expo qui en met plein la vue pour épater la galerie

Rembrant Bugatti, Le Grand Tigre de Sibérie, 1913.
Source: Musée des beaux-arts du Canada

La beauté du site aidant, on résiste difficilement à la tentation de se faire une idée au préalable de la manière dont un thème sera mis en exposition, à plus forte raison quand ledit thème appartient à l'imaginaire collectif et que le musée qui souhaite l'explorer dispose de moyens importants: de l'argent, une collection d'oeuvres pas si mal, des appuis politiques locaux et nationaux, des contacts privilégiés avec des artistes réputés et de futurs prêteurs, sans oublier un bâtiment industriel absolument splendide et qui ne demande pas mieux que de revoir l'affluence de visiteurs de l'an dernier. Le récit biblique de Noé, seul juste sauvé du Déluge qui emporta dans son vaisseau des couples de spécimens des grandes races animales, sert ici de prétexte pour réfléchir sur la relation que l'on entretient aujourd'hui avec le monde animal, à travers un corpus d'oeuvres modernes et contemporaines. C'est un thème plein de bon sens dans le contexte actuel. Les menaces de toutes sortes qui pèsent sur les écosystèmes de la planète font que nous partageons avec les animaux et le monde vivant en général un sort commun: nous sommes tous en quelque sorte des naufragés en sursis.

Un parcours hiératique

Toutefois, il semble bien que, pour l'équipe derrière cette exposition, il n'y a qu'une seule chose qui compte: en mettre plein la vue pour épater la galerie. Quand d'un seul coup d'oeil on aperçoit l'armada de sculptures animalières convergeant à l'unisson vers une minuscule barque dans laquelle fait semblant de ramer un chétif homme nu, on se dit qu'on aurait voulu faire une caricature de mise en scène muséale hypertrophiée qu'on ne s'y serait pas mieux pris. Pierre Théberge, le maître d'oeuvre de l'opération, écrit en guise de présentation dans le catalogue: «L'Arche de Noé examine de quel oeil -- affectueux, impartial, formel, humoristique, solennel ou sinistre -- des artistes contemporains et modernes ont scruté les animaux et leur esprit. C'est un voyage initiatique qui débute par la poignante figure de Homme dans un bateau de Ron Mueck et prend fin avec le regard fixe, direct et sage de l'éléphant dans Faire le mort. En temps réel, par Douglas Gordon.» En fait, malgré ces louables intentions, et nonobstant le caractère anthropomorphique du commentaire qui sert ici à dépeindre un cas particulier du monde animal, ce n'est pas vraiment à un voyage initiatique que le directeur de musée nous convie. On a plutôt l'impression d'être entraîné à notre insu dans un parcours hiératique, au sens empesé et figé du terme.

Car ce type de présentation -- essentiellement unidirectionnelle et statique --, en plus de contraindre le spectateur à toujours privilégier un point de vue frontal, ce qui est proprement antisculptural, constitue un contresens en regard du thème choisi. En effet, par quels obscurs détours de l'imagination ou par quelle logique tordue peut-on proposer aux spectateurs de découvrir les oeuvres qui forment la ménagerie de l'Arche de Noé selon un ordre chronologique aussi ennuyeux et une distribution dans l'espace aussi spartiate? L'allusion aux musées d'histoire naturelle d'un autre siècle -- ce que vient appuyer les monumentaux squelettes de baleine de Brian Jurgen suspendus au fond de la salle --, ne fonctionne tout simplement pas. C'est le chaos, où à tout le moins un souverain désordre, qui règne toujours en situation de cataclysme. Par conséquent, pour articuler des objets d'art autour d'un thème pareil, c'est un vif climat d'anarchie qu'il convenait de suggérer et il fallait s'abstenir de mettre en scène un Noé dictatorial et prompt à mater sa ménagerie, peu importent les circonstances.

Il faut toutefois reconnaître que dans l'ensemble, et cela en dépit du fait que les rapprochements avec le thème sont souvent d'une facilité déconcertante, la qualité des oeuvres est heureusement au rendez-vous. Mais il y a quelques exceptions. Comme le Grand cerf (1929) stylisé de François Pompon, que l'on verrait mieux sur le parterre d'un siège corporatif de la rue Sherbrooke qu'à côté des petits chefs-d'oeuvre d'art moderne de Brancusi, et le projet d'Ydessa Hendeles, Compagnons (projet oursons en peluche, 2002), projet qui trouverait une place de choix dans la catégorie des ratés spectaculaires de l'art contemporain de notre époque. Car il ne suffit pas d'emprunter impunément à des pensées esthétiques fortes (une pincée de Christian Boltanski, un soupçon d'Anne Darboven, un grain d'Annette Messager), de s'approprier des images et des objets déjà entourés d'un halo affectif et de les rassembler dans un lieu commun avec goût et en disposant d'importants moyens de production pour que l'opération se transforme automatiquement en oeuvre d'art. On se prend à espérer que, même si l'échelle de l'installation et le nombre d'artefacts collectionnés cherchent à en imposer, personne ne sera dupe devant une telle enflure artistique.

Bon nombre des artistes contemporains qui font partie de l'exposition sont archiconnus. Pierre Théberge a lui-même largement contribué dans le passé à nous les faire connaître et le travail de ses quelques favoris (Kiki Smith, Stefan Balkenhol, Joe Fafard, Barry Flanagan) est donc fort bien représenté. En contrepartie, si l'on excepte l'excellent artiste populaire Edmond Chatigny, décédé en 1992, les Québécois sont pratiquement absents de la sélection. Bien que l'on prenne dans l'ensemble un plaisir certain à redécouvrir les oeuvres de ces noms prévisibles compte tenu du thème exploré, il y a quelques participations inattendues et qui valent la peine d'être soulignées. Le jeune Américain Tom Friedman, qui n'a sans doute pas choisi d'être juxtaposé à la colossale araignée de Louise Bourgeois, tire bien son épingle du jeu. Ses frêles reconstitutions d'insectes fabriquées à partir de ses propres cheveux et de leurres de pêche parviennent à susciter de légers sursauts d'inquiétude.

Avec Faire le mort. En temps réel, 2003, pièce qui clôt de belle façon le parcours de l'exposition, l'Écossais Douglas Gordon nous invite à prendre une pause méditative sur la vie des éléphants en captivité. Kitty Scott, la conservatrice du musée, écrit au sujet de cette pièce: «En combinant dans une seule oeuvre trois représentations de Minnie [c'est le nom de la jeune éléphante], Gordon parvient à transposer visuellement le vécu des éléphants de cirque ou de zoo dans l'espace restreint d'une des plus importantes galeries marchandes d'art contemporain à New York. Cependant, Faire le mort n'est pas dénué de morale, il nous fait passer par toute la gamme des sentiments, de l'affection et de l'admiration pour les animaux de spectacle à la culpabilité et au dégoût devant leur captivité et leur exploitation.»


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